QUATRIEME CHAPITRE

LE SENS
 
 

L'univers du signe

si les signes ont un sens, c'est qu'ils peuvent être interprétés par une conscience. Mais plusieurs interprétations sont toujours possibles. On distingue ainsi le sens manifeste du sens caché ou latent. Le premier apparaît immédiatement comme évident. Le second suppose un travail de la raison. Pour éviter les conflits d'interprétation, certains philosophes, les positivistes notamment, ont choisi d'identifier le sens d'une chose avec ce dont la chose est le signe. Plus généralement, une proposition n'a de sens que si quelque chose lui correspond, dans la réalité ou dans l'esprit. Le sens n'est alors pas autre chose que la référence. Nous verrons que cette position positiviste ou néo-positiviste est difficilement tenable. Le sens est aussi le motif d'une action, ou la finalité d'une chose. Hegel peut ainsi parler du sens de l'histoire.

Quand peut-on dire qu'une chose a un sens ? L'existentialisme demande que l'homme donne un sens à son existence. Chacun doit donc trouver le sens de son existence individuelle en sachant que son action engage toute l'humanité. Aucune morale générale ne peut vous indiquer ce qu'il y a à faire, écrit Sartre. Mais il y a des signes. Admettons-le ; c'est moi-même en tout cas qui choisis le sens qu'ils ont (44).

Tout est signe. Ou plutôt, tout peut être interprété comme étant un signe. Mais cela ne veut pas dire que tout ait du sens ou que tout soit, à bon droit, détenteur d'un sens accessible à l'être humain. Par exemple, estime Wittgenstein, le sens du monde doit se trouver en dehors du monde. Dans le monde toutes choses sont comme elles sont et se produisent comme elles se produisent : il n'y a pas en lui de valeur - et s'il y en avait une, elle n'aurait pas de valeur (45).

En particulier, pour des raisons logiques, Wittgenstein affirme que certaines propositions n'ont aucun sens et donnent lieu à des problèmes insolubles. La plupart des propositions et des questions qui ont été écrites sur des matières philosophiques écrit-il, sont non pas fausses, mais dépourvues de sens. Pour cette raison nous ne pouvons absolument pas répondre aux questions de ce. genre, mais seulement établir qu'elles sont dépourvues de sens (46). La tâche de la philosophie est ainsi de distinguer le sens du non sens. L'élucidation logique de la notion de sens pose toutefois un autre problème : deux expressions qui désignent la même chose n'ont pas forcément le même sens. Qu'est-ce qui donne alors son sens à une expression

Un signe n'a de sens que parce qu'il renvoie à autre chose qu'à lui même. Le signe étant arbitraire, comment se justifie la liaison entre le signe et ce à quoi il réfère ? C'est la conscience humaine qui garantit cette liaison. Plus généralement, le sens d'une proposition n'est contenu ni dans la proposition elle-même ni dans ce qu'elle désigne. Il est contenu dans le rapport des deux.

44 : Sartre, L'Existentialisme est un humanisme, p. 47.

45 ; Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 6.41

46 ; Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 4.003
 
 

Le sens est une finalité

Le mot sens a plusieurs significations. Il désigne la perception (le sens de l'odorat par exemple) mais également le fait d'éprouver un sentiment ou de connaître par intuition : le coeur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace. I1 est aussi direction ou orientation (le sens d'un fleuve). Enfin il désigne la signification. Ce dernier sens n'est pas sans rapport avec le précédent . le sens d'une proposition, c'est ce qu'elle veut dire. sa signification est ce vers quoi elle tend. De même, chez Freud, le sens d'un rêve est à la fois sa signification cachée et la direction du désir du rêveur. Le sens de l'acte manqué n'est pas autre chose que l'intention réelle. Signification et finalité forment un ensemble. Comme le dit André Comte-Sponville, Le sens de l'histoire est inséparable de la fin qu'elle annonce ou prépare... Téléologie et sémiologie vont de pair... Le sens d'un acte, c'est le résultat qu'il vise... Avoir un sens, c'est vouloir dire ou vouloir faire (47).

Le sens n'est donc pas donné immédiatement par un ensemble de signes. Il suppose un travail de l'esprit, de la conscience, qui doit créer le sens à partir du réel. Mais le réel, si aucune conscience ne l'observe, n'a pas de sens. De là les illusions du sens, remarque Comte-Sponville. Elles se ramènent toutes, en définitive à ceci r donner du sens à ce qui n'en a pas (superstition), et spécialement au sens même (religion)... Un éclair, une éclipse, une comète..., voilà les hommes, i1 y a peu, bouleversés et tremblants terrorisés .moins par le fait même que par le sens (imaginaire) qu'ils lui prêtaient (48)

47 : Comte-Sponville, Vivre, 5, 2, PUF p. 154.

48: André Comte-Sponville, Vivre, PUF, p. 166.
 
 

Les sciences humaines créatrices de sens

La création de sens conduiraient-elle donc obligatoirement vers une forme ou une autre de l'imaginaire ? Telle n'est pas la position des sciences humaines. Certaines d'entre elles, en effet, se présentent comme des herméneutiques, c'est-à-dire comme des interprétations, comme des créations nouvelles de sens. Mais pourquoi créer un sens nouveau ? Parce que derrière le sens apparent, manifeste du phénomène, il y a un sens caché.

Les herméneutiques jouent sur cette dualité du sens. I1 faut le secours de l'esprit, de la réflexion, pour voir au-delà de l'évidence première, un sens plus profond et plus réel. Dès lors, tout argument de bon sens est refusé par l'herméneute puisqu'il faut se méfier de l'évidence. Toute méthode interprétative joue sur la dualité du sens : il y a un sens qui se dérobe au delà du sens littéral.

Le marxisme, par exemple, est une interprétation de l'histoire : il lui donne un sens. Les faits décrits par un historien de cette école sont les mêmes que pour un autre historien. Mais le sens donné aux événements change. Le premier voit dans la révolution française le résultat d'un conflit de classe alors que l'autre y voit le résultat de la faiblesse d'un monarque.

Le problème des herméneutiques est évidemment de savoir quelle valeur peut avoir une interprétation qui ne peut être vérifiée par aucune expérience. A cette question, certains n'hésitent pas à répondre que l'expérience brute n'existe pas, que l'interprétation est partout, jusque dans les sciences. Comme l'écrit Nietzsche, L'idée que la physique n'est, elle aussi, qu'une interprétation du monde, une adaptation du monde (à notre propre entendement, si j'ose dire) et non pas une explication du monde, commence peut-être à poindre dans cinq ou six cerveaux. (49).

49 : Nietzsche, Par-delà Bien et Mai, • 14.
 
 

L'histoire individuelle

L'histoire individuelle est, elle aussi, susceptible d'une herméneutique. La psychanalyse s'est fixé pour tâche de chercher le sens des faits psychiques. Dès l'origine, Freud a posé le principe du déterminisme psychique, d'après lequel une idée ne peut pas surgir par hasard dans l'esprit d'un patient. La psychanalyse s'est donc préoccupée de chercher le sens de ce qui, apparemment, n'a pas de sens. Le rêve, dans son contenu manifeste, est le plus souvent incohérent et incompréhensible. Rien ne semble indiquer que le fatras d'idées qui le compose ait une quelconque signification. De même, les actes manqués, oublis, lapsus et autres, sont caractérisés par le fait qu'ils manquent leur but. La finalité qui est la leur n'est pas atteinte. Apparemment, le défaut de finalité devrait aboutir à un défaut de sens. Ces petits faits, écrit Freud, les actes manqués, comme les actes symptomatiques et les actes de hasard, ne sont pas si dépourvus d'importance qu'on est disposé à l'admettre en vertu d'une sorte d'accord tacite. Ils ont un sens et sont, la plupart du temps, faciles à interpréter. On découvre alors qu'ils expriment, eux aussi, des pulsions et des intentions que. l'on veut cacher à sa propre conscience et qu'ils ont leur source dans des désirs et des complexes refoulés, semblables à ceux des des symptômes et des rêves (50).

50 : Freud, Cinq Leçons sur la psychanalyse, 3, Payot p, 42-43.
 
 

Sens et chaîne de caractères

Indépendamment de tout contexte, est-il néanmoins possible de trouver la bonne interprétation d'un ensemble de signes ? En d'autres termes, estil concevable de réduire le sens d'une expression aux caractères qui la composent ? Cette querelle anime, notamment, le village des tenants de l'intelligence artificielle. Plutôt que de chercher à voir le problème sous un angle théorique, les artificialistes essayent de prouver le mouvement en marchant et, en l'espèce, de prouver que le sens se réduit à son expression en fabriquant une machine à traduire.

La plupart d'entre eux, sans le dire clairement, sont en fait des idéalistes et des dualistes. Ils séparent le logiciel du matériel, la pensée et le cerveau, le sens et le langage. Et, de fait, si, comme le pense Aristote, le langage n'est que l'instrument qui rend visible la pensée, rien ne s'oppose à ce que plusieurs instruments différents (plusieurs langues naturelles différentes par exemple) signifie la même chose. Si, au contraire, dans une optique, sinon matérialiste, du moins moniste, le sens dépend de son expression linguistique, il est alors difficile de soutenir l'équivalence des langues.

Pour mettre tout le monde d'accord, Frege propose, dès les années 1870, de créer un langage parfait, débarrassé des particularités contingentes qui introduisent des glissements de sens. Malheureusement, son projet fit long feu. Un langage parfait ?

Dans On denoting, Russell propose l'énigme suivante George IV voulait savoir si Scott était l'auteur de Waverley ; et, en fait, Scott était l'auteur de Waverley. Nous pouvons donc substituer Scott à l'auteur de Waverley et prouver ainsi que George IV voulait savoir si Scott était Scott. On ne peut pourtant guère impliquer de curiosité pour la loi d'identité au premier gentilhomme de l'Europe.

On sait que selon Russell une description ne peut remplacer exactement un nom propre, car la description est un symbole incomplet ; la substitution de l'auteur de Waverley à Scott n'est pas légitime dans la mesure où les deux expressions ne sont pas équivalentes.

Mais Frege aurait sans doute proposé une réponse tout-à-fait différente : Scott et l'auteur de Waverley ont bien la même référence mais n'ont pas le même sens. Frege, en effet, distingue le sens et la signification (bedeutung), le sens et la référence comme on dit plus volontiers aujourd'hui. Dès lors, un même objet peut-être atteint à travers des expressions différentes. La bedeutung de l'étoile du matin est la même que la bedeutung de l'étoile du soir, mais l'objet n'est pas déterminé selon le même mode, ou, comme Frege le dira à partir de 1892, il n'y a pas unité de sens.

Selon Frege, l'identité n'est pas seulement formelle, elle ne se limite pas à la bedeutung, elle concerne le sens. Trouver que deux expressions sont identiques, c'est trouver qu'un même objet se donne de deux manières différentes.

Dans ces conditions, lorsque George IV veut savoir si Scott est l'auteur de Waverley, il veut savoir si les deux expressions ont la même bedeutung. L'identité Scott est Scott est certes vraie mais vide de tout contenu informatif. L'identité de Scott et de l'auteur de Waverley est à la fois vraie et non vide elle est significative dans la mesure où elle révèle que des signes différents ont la même signification (bedeutung).

C'est pourquoi le remplacement de l'auteur de Waverley par Scott implique une modification du sens. On passe d'une affirmation qui contient de l'information à une affirmation qui n'en contient plus. La règle de substitution ne peut donc pas s'appliquer exactement.

Un langage parfait serait un langage dont la structure révélerait celle de la pensée ou celle de l'objet dont on parle. Mais voilà qu'entre la représentation et ce qui est représenté surgit ce que Frege appelle, dans un premier temps, le mode de donation de la signification.

Autrement dit, il existe entre le langage et ce qui est dit tout un univers : celui du mode de la dénotation. A partir de 1892, Frege parlera de l'expression, du sens et de la dénotation. L'absence de transparence du langage est manifeste dès que l'on constate que deux expressions peuvent renvoyer au même objet sans pour autant avoir le même sens.

Le vainqueur d'Iéna

Et

Le vaincu de Waterloo

dénotent Napoléon, mais n'ont évidemment pas le même sens. Un langage, à partir du moment où il contient des expressions définies, ne peut être la représentation exacte de ce qu'il dénote, puisqu'il y a plusieurs modes de donation de la dénotation, plusieurs sens pour un même objet.