Introduction

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Lorsque je terminais la rédaction de mon mémoire de Diplôme d'études approfondies, en juin 1982, j'ignorais encore que les années qui allaient suivre m'ouvriraient des voies inattendues qui, tout à la fois, me permettraient de continuer ma recherche et, cependant, m'amèneraient à traverser des contrées dont je ne soupçonnais pas un instant qu'elles puissent avoir des liens aussi étroits tant avec l'ethnométhodologie qu'avec mes projets de recherche antérieurs en informatique.

Je devais interrompre, dès juillet 1982, le cours normal de mes travaux universitaires. En effet, depuis le mois de février 1982, déjà, je travaillais à plein temps dans l'administration. J'avais réussi à retarder la totale emprise sur mon temps pendant quelques mois, me permettant ainsi d'achever la rédaction d'un mémoire dont les travaux de base, en particulier la fabrication d'un théâtre de marionnettes à fils entièrement piloté par ordinateur, étaient terminés depuis quelques semaines lorsque je prenais mes nouvelles fonctions.

Cependant, dès l'été, et pour cinq années (mais cela, je ne le savais pas encore), je m'engageais dans un maelstrom d'où je ne devais commencer à émerger qu'en septembre 1986. Pendant les années scolaires 1982-83 et 1983-84, j'interrompais totalement mon activité de recherche, me consacrant entièrement à la définition et au financement de stratégies en matière de nouvelles technologies de l'information, bases et banques de données, mais également traduction assistée par ordinateur, encyclopédies électroniques, banques de terminologie, etc.

Par plaisir et pour maintenir le contact avec mes compagnons de recherche, je continuais néanmoins à enseigner dans le cadre des cours et séminaires du DESS d'ethnologie-Anthropologie commun aux Universités de Paris 7 et Paris 8.

Pendant cette période, je me rendis compte de tout ce que m'avait apporté mon passage à l'UER d'ethnologie-anthropologie : des bases solides pour mieux appréhender ces mondes complexes, mouvants, insaisissables que sont les sphères de l'administration centrale, du pouvoir politique et de l'Université. Mais j'avais également acquis des méthodes pour approcher des secteurs de la science dans lesquels, faute de temps, je ne pouvais me permettre de me laisser imprégner jusqu'à en posséder la compréhension d'un membre. Je mesurais pleinement, pendant cette époque, le poids des paroles de Robert Jaulin lorsqu'il nous montrait comment la signification du langage est relative à des appartenances de groupe et à des ensembles de réalités événementielles quotidiennes, sans qu'il soit possible de ramener ces diverses modalités de signification à une base universelle commune. Les tribus administratives existent, je les ai rencontrées !.

Yves Lecerf, par le fait qu'il avait vécu une expérience proche de la mienne quelques années auparavant, mais également par l'incroyable finesse de ses analyses institutionnelles et par ses lumineuses intuitions sur l'avancement des sciences m'a souvent été, pendant cette période, d'un conseil si précieux que les quelques phrases que j'écris ici ne peuvent traduire le mélange de respect, d'admiration en même temps que d'étonnement que j'ai souvent éprouvé devant ce qui ne me semble pouvoir être qualifié que par un seul mot : sagesse.

A la rentrée universitaire 1984, je reprenais le cours interrompu de mes travaux, tout à la fois parce que je sentais que je n'avais pas encore, loin de là, épuisé tout ce que l'ethnométhodologie pouvait m'apporter, parce que je souhaitais reprendre du champ par rapport au quotidien professionnel et, surtout parce que, ayant vérifié, in vivo, la puissance des positions épistémologiques adoptées par Robert Jaulin, en particulier concernant le remplacement des significations par des procédures, je me sentais l'envie de tenter le franchissement d'une nouvelle étape dans ce domaine qui n'a jamais cessé de me passionner.

Je m'apercevais alors qu'en réalité, je me trouvais au confluent des préoccupations traditionnelles de la linguistique et de l'ethnologie, des courants forts de l'UER d'ethnologie de Paris 7 (le refus des universaux, la construction des automates générateurs de mythes) et des aspects les plus novateurs de l'école des ethnométhodologues (le langage naturel et sa maîtrise comme élément central de l'appartenance sociale, l'infinitude potentielle des indexicalités du discours...).

Je découvrais que, depuis longtemps, les rapports entre le langage d'une part et, de l'autre, la société, ou la culture, ou le comportement était un thème majeur de la recherche qui avait été abordé par les maîtres de la linguistique, la sociologie ou la philosophie. Une approche à partir des interrogations issues des recherches en informatique s'était également développée, bien que ce ne soit, pour des raisons évidentes, qu'un phénomène beaucoup plus récent. Parti avec un rêve unificateur (mais quel jeune étudiant ne rêve pas de découvrir l'équation du monde...), je devais rapidement m'apercevoir que malgré la qualité des esprits qui s'étaient interrogés sur ces rapports entre langage et société, culture ou comportement, aucun accord n'avait pu s'établir et on pouvait même dire, suivant [Ducrot et Todorov 1979], que l'on se trouve ici "en face d'un ensemble de recherches et de propositions dont l'incohérence se reflète jusque dans la multitude des appellations : sociologie du langage, sociolinguistique, ethnolinguistique, anthropologie linguistique, linguistique anthropologique, etc.", plutôt qu'en face d'une discipline unique.

Est-ce que pour autant il était impossible d'avancer ? Ce que je comprenais des hypothèses de Garfinkel me semblait ouvrir des voies nouvelles, dans la poursuite des travaux antérieurement menés. En effet, au delà des querelles de surface qui paraissaient opposer les ethnométhodologues à certains sociologues, il me semblait percevoir des lignes de force sans solution de continuité qui prenaient leurs racines dans les écrits de Platon et se développaient jusqu'aux plus récentes publications des informaticiens qui travaillent sur la manipulation par des automates du langage naturel humain. Certes ruptures et "révolutions coperniciennes" s'accumulaient tout au long de ces lignes de forces, mais sur le chemin d'une lente élaboration continue de la connaissance, il me semblait ici possible de tisser quelques petits fils supplémentaires.

Je m'engageais donc sur la voie du travail que j'expose dans les pages qui suivent et que j'ai structuré en deux grandes parties.

Dans une première partie, je me suis tout d'abord efforcé de décrire et d'analyser les travaux réalisés par les ethnométhodologues depuis les textes fondateurs, à la fin des années 50, jusqu'en 1985, en me concentrant plus particulièrement sur les concepts liés au langage naturel écrit et parlé mais également gestuel, car j'ai pu accéder à des textes écrits par certains des "chefs historiques" du mouvement (A.V.Cicourel et R.J.Boese) qui ne traitent que des langages gestuels.

Cette description des grands concepts de l'ethnométhodologie est menée dans une double perspective. La première est de tenter de préciser les rapports qu'entretiennent les ethnométhodologues avec les courants de pensée qui les ont précédés ou qui se développent simultanément. La deuxième est de tenter de fournir un objet, le dictionnaire, qui soit utilisable à des fins d'enseignement. Il est bien clair que ces deux perspectives ne permettent en aucune sorte (et n'ont pas pour but) d'échapper à l'irrémédiable infinitude potentielle des indexicalités due à l'utilisation du langage naturel comme moyen de transmission de la connaissance. Il est bien clair également que ces deux perspectives ne permettent pas d'échapper à l'irrémédiable complexité des objets observés, qu'il s'agisse de la langue, de la société, de la culture ou des comportements. Bien au contraire, il me semble que la voie proposée par l'ethnométhodologie peut se définir comme une réintroduction de la complexité et de la gestion de cette complexité dans des cheminements qui, jusqu'à présent, étaient, volontairement ou involontairement, réductionistes.

Dans une seconde partie, je présente les résultats de mes travaux, sous la forme de trois études pratiques, réalisées en appliquant les techniques issues des propositions de l'ethnométhodologie à deux groupes dont j'avais été le membre puis à l'observation et à la description d'un champ des sciences et des techniques en vue de l'élaboration d'une politique de la recherche et d'une politique de l'innovation technologique. Le choix des thèmes de ces études n'est pas neutre. Il procède de la volonté de positionner l'ethnométhodologie dans le débat traditionnel qui oppose macro-sociologie et micro-sociologie : seule la première serait censée être capable de fournir des éléments "utilisables" en dehors de l'activité de recherche de la connaissance, par exemple en vue de prendre des décisions engageant l'avenir d'un Etat, engageant l'avenir d'une équipe de recherche ou engageant l'avenir d'une entreprise industrielle.

Cette hypothèse qui revient à tenter de montrer que l'ethnométhodologie peut également être porteuse d'une théorie de l'histoire (certes plus floue, mais peut-être également moins fausse) est, à mon sens, une revendication face à l'arrogance dans l'affichage que se donnent certaines sciences. Non que je prétende faire ici une critique radicale de l'ensemble des acteurs de la sociologie avant de proposer une hypothétique nouvelle et ultime théorie du social. Ce serait faire exactement l'inverse du projet de l'ethnométhodologie et, par ailleurs, la lecture des maîtres de la sociologie donne, malgré tout, de grandes leçons de modestie. Mais je me suis senti souvent frustré ou agacé quand, près avoir cru (naïvement ?) pouvoir trouver les réponses reposant sur la rationalité scientifique à des interrogations pratiques, immédiates, et "importantes" (dans le contexte de la prise de décision au niveau d'un Etat, d'une équipe de recherche ou d'une entreprise) grâce à certains "savants" macro-sociologues, je découvris trop souvent que tout et son contraire était affirmé avec autant de sérieux.

On ne peut reprocher à la macro-sociologie de ne pas connaître, puisque personne d'autre ne semble connaître. Mais il me semble que, du point de vue du décideur en tout cas, il y a un droit à connaître que les descriptions et les analyses qui lui sont offertes (vendues ?) et sur lesquelles reposeront ses choix ne sont pas issues de connaissances stabilisées sur la société. Il me semble également qu'il y a un droit, du point de vue des autres disciplines, à émettre des résultats ayant des conséquences identiques à ceux proposés par la macro-sociologie. Au pire, ces écoles ne feront que venir accroître le nombre des diafoirus. Mais peut-être, dans certains cas et face à certains problèmes, elles seront en mesure de fournir des bases de décision qui mènent à des avenirs plus agréables pour les membres de notre société. Et, ici encore, il me semblait d'après ce que je pouvais connaître des positions de l'ethnométhodologie, qu'un discours plus rigoureux, bien que restant structurellement prudent et modeste, pouvait être élaboré pour répondre pratiquement à des questions jugées comme importantes dans des contextes autres que strictement scientifiques.

Un point qu'il me semble également important de mentionner dans cette introduction est que mes premières expériences informatiques (entre 1976 et 1980) se sont déroulées à l'UER d'informatique linguistique de l'Université de Paris 8 - Vincennes sous la direction de Patrick Greussay. Cette époque a été marquée fortement par l'apparition de logiciels comme GPS de Newell, Shaw et Simon, EPAM de Feigenbaum, ANALOGY de Evans, SHRDLU de Winograd. J'avais d'ailleurs écrit, sur notre bon vieux T1600 et en utilisant le VLISP de Patrick Greussay, une version française d'ANALOGY. Les objectifs que j'avais à cette époque (participer à la construction de machines ayant au moins l'apparence de l'intelligence humaine) sont encore les miens aujourd'hui. Ils ont cependant mûri sous l'influence du débat initié par Hubert Dreyfus au cours duquel il est apparu que la philosophie pourrait apporter considérablement à cette branche de l'informatique au moins lors de la redéfinition de ses objectifs et probablement aussi dans la démarche à mettre en oeuvre pour les atteindre.

Au delà de la critique qu'il fit sur la rigueur et les modes de présentation des résultats obtenus, une grande part de l'apport de Dreyfus à la réflexion sur les processus cognitifs repose sur les travaux des linguistes et des psychologues. Lorsque j'eus l'occasion d'approfondir les concepts de base de l'ethnométhodologie, je fus frappé par la profonde similarité des thèmes de recherche dans cette discipline avec les interrogations qui avaient été miennes dans le débat sur l'automatisation de processus cognitifs.

Certes l'objectif n'est pas du tout le même puisque le projet de connaissance de l'ethnométhodologie de Garfinkel n'est en rien identique au projet de fabrication de l'informatique (encore que certains projets de l'intelligence artificielle aient pu être présentés comme des contributions à la recherche en sciences humaines et sociales). Mais c'est en entrant dans le champ de l'ethnométhodologie, sur les traces d'Yves Lecerf, que j'ai pu améliorer ma compréhension des raisons profondes pour lesquelles mes travaux antérieurs ne pouvaient contribuer à l'obtention des objectifs fixés (en particulier parce que le travail sur des micro-mondes artificiels n'avance pas la compréhension des mécanismes cognitifs dans des mondes réels, qui, tout comme des courbes fractales, restent identiquement complexes quel que soit le "zoom" utilisé).

Mon histoire personnelle me plaçait clairement dans le courant "ethnométhodologie et informatique" de l'école pariseptiste. Et tout comme Dreyfus affirme que l'informatique doit intégrer la nécessité d'une prise en compte des recherches en sciences humaines si elle se fixe pour objet de fabriquer des automates ayant effectivement (et non seulement l'apparence) certaines de compétences humaines (en particulier la capacité à communiquer en utilisant le langage naturel), il m'a semblé ces dernières années de plus en plus clair que je ne pourrai avancer plus loin dans ma recherche dans le champ de l'informatique sans prendre en compte des propositions, si limitées ou incohérentes soient elles, que je découvrirai lors de mes recherches dans le champ de l'ethnométhodologie.

Le travail que je présente ici a donc, pour moi, deux composantes principales, également importantes :

- C'est une recherche qui m'est impérativement nécessaire dans l'avancement de mon projet fondamental (construire des machines intelligentes et donc sociables) ;

- C'est une recherche qui se place dans le cadre d'un projet de connaissance, proprement ethnographique, des mécanismes du fonctionnement de la société dans laquelle je vis, société dans laquelle l'innovation technologique, en particulier dans le domaine du traitement automatique des langues naturelles, est un fait majeur.

Bien évidemment, ces deux composantes de ma recherche ne débouchent pas sur les mêmes objets "institutionnels". On trouvera ici le résultat d'un travail présenté sous la forme habituellement utilisée en ethnologie et même, plus précisément, en ethnométhodologie où des règles particulières de présentation des résultats de recherche sont recommandées.