POLITIQUE CULTURELLE OU/ET SCIENTIFIQUE DE L’UF D’ETHNOLOGIE

(Robert Jaulin, 1992)
 
 

Il faut rappeler ce qu’elle fut dès 1968, ce qui nous semble souhaitable qu’elle demeure, et ce qu’elle impliqua : un large mouvement d’intérêt, une participation et une écoute considérable ; corrélativement, la mise en place de mille manoeuvres visant à notre élimination. La compréhension des civilisations, qui est l’objet de l’ethnologie, est aussi l’objet, fusse indirectement, complémentairement ou implicitement, de toute discipline.

L’ethnologie ne saurait donc prétendre sans niaiserie et sans s’asphyxier elle-même, avoir le trust de la compréhension des civilisations, il ne s’agit nullement la de requérir une pluridisciplinarité « mondaine » ou de mascarade dont l’effet ne ferait qu’empirer l’actuelle fermeture disciplinaire.

En effet, la compréhension des civilisations est sans doute aussi celle de l’univers, ne serait-ce que parce que cette dernière s’effectue peu ou prou, à partir d’un degré d’immédiateté ou d’évidence du savoir qui est d’ordre civilisationnel ; l’évidence ne relève que de son partage.

La compréhension des civilisations ne saurait se fonder sur un axiome introduisant une coupure telle que certaines relèveraient de la sauvagerie, de la primitivité, presque de la « nature », et d’autres de la culture, de l’objectivité, etc. Un tel axiome est politique et il faut tirer toutes les conséquences de son abandon ; l’une d’elle est le rejet de l’opposition nature/culture.

La compréhension des civilisations est un acte – un acte non élémentaire de savoir – et comme tout acte complexe, il a des coordonnées et des implications ; il n’est pas irresponsable.

Ces trois propositions sont à certains égards des pétitions de principes les unes des autres ; elles ont de nombreuses implications.

Le développement de l’ethnologie se fait par alliance avec toute discipline, dès lors que toute discipline se pose à sa façon, en son domaine, la question de la compréhension du monde ; compréhension qui est toute chose égale contenue dans l’invention ou le jeu de vivre que constitue toute civilisation. Une telle alliance est au bénéfice évident de chacun des partenaires.

Le développement de l’ethnologie interroge l’ethnologie en tant qu’instrument, faute de quoi les discours tenus seraient incompréhensibles. Cet instrument est la culture ou le « milieu » d’où émane l’ethnologie, ainsi que les langages et les « théories » de la connaissance utilisés.

Les objets « abstraits » ou de pensée sont à compter parmi les objets dont la compréhension des civilisations a le souci, ils sont indispensables à cette dernière.
Divers enseignants, et non des moins célèbres participèrent dès 1968, à l’U.E.R.
L’ouvrage que venait de publier Serge Moscovici – l’histoire humaine de la nature – nous conduisent à solliciter en 1969 son concours ; d’autres ouvrages s’inscrivirent dans cette foulée : La société contre nature : Hommes domestiques, hommes sauvages (10/18).

Jean-Toussaint Desanti tend à expliciter en recourant à l’ethnologie, c’est-à-dire à l’ « ethnos », ou « peuple en tant que culture », les ouvrages de la philosophie. Il a de plus consacré de nombreux travaux au cheminement des idées mathématiques (les idéalités mathématiques, éd. du Seuil) ; voici plus de 20 ans qu’il est parmi nous, et je ne sais comment décrire une présence ou la fidélité, le courage, l’intelligence ont su avec tant d’efficacité, de discrétion, nous être un vrai compagnon, un guide.

Yves Lecerf, logicien, informaticien et spécialiste des théories abstraites du langage nous a également rejoint quelques années après la création de l’UER. Les automates culturels, et plus spécialement sectaires, qu’il a réalisés, avec son équipe, enrichissent fortement les procédures d’appréhension du phénomène culturel. Il est de plus à l’origine de la création d’un DESS commun aux universités Paris 7 et Paris 8, DESS dont l’intitulé est « ethnomethodologie et informatique ». L’UF doit en partie sa survie à ce DESS.

L’informatique a ici valeur d’outil, lors même qu’elle soit aussi un objet culturel à saisir, et l’ethnométhodologie est d’abord une « connaissance zéro », c’est-à-dire une axiomatique minimum, élémentaire, dont le rôle est essentiellement celui d’un garde-fou. Cette axiomatique ne se suffit sans doute pas à elle-même, mais les sciences exactes ne devraient pas être les seules à en requérir la nécessité.

D’autres travaux, en particulier ceux réalisés par R. Jaulin ou P. Deshayes, sont complémentaires, car ils proposent des démarches descriptives aidant à rendre ponctuellement, et toujours relativement, compte de la structure d’une civilisation donnée (cf. Gens de Soi, Gens de l’Autre ; R. Jaulin, 10/18. L’univers cashinahua, P. Deshayes, l’Harmattan). Les années à venir devraient voir s’amplifier, se préciser, la collaboration.

Une axiomatique n’est pas constitutive en elle-même des instruments qui lui correspondent, et réciproquement divers instruments ne présentent pas l’inconvénient impliqué par la « transcendance » éventuelle du statut de l’axiome ;entendons un « axiome » qui prétendrait se différencier radicalement d’une « évidence culturelle ».

L’accent mis sur la relation de partage, en tant « qu’unité de mesure » permettant de décrire une société donnée, correspond à une tendance ou/et une pratique compatible ou contenant l’axiomatique de l’ethomethodologie ; mais l’une des valeurs de l’ethnomethodologie est d’être une « axiomatique instrumentale » : elle facilite la rencontre entre les disciplines utiles à la compréhension des civilisations, soit en principe, toutes les disciplines.

En effet, les connaissances comme le cheminement aussi bien de la mathématique que de la physique, de l’histoire, etc., ne se fondent pas indépendamment de procédures, de recours à des évidences partagées impliquant que l’on soit membre d’un groupe, elles sont indexées, etc. Tout cela n’est assurément pas dire que l’ethnométhodologie en constitue un fondement unique dont pourrait se déduire le savoir. Ce qui est proposé est plutôt une axiomatique discrète ayant valeur d’attitude ; elle intervient donc à juste titre dans le champ de la pédagogie ; en restituant à tout acte, dont l’acte de connaissance, ses mille coordonnées, elle aide à globaliser, se défie des mythologies scientistes et autres théologies de l’absolu, et va ainsi dans le sens du dialogue des civilisations. Naturellement l’ethnométhodologie ne fait qu’ajouter un discours, apporter une voix dans un domaine partagé et affirmé bien avant-elle par d’autres interventions, d’autres voix ; ces voix, ces actions, sont, au regard de ce domaine, similaires entre elles ; elle relèvent « du même », et nous devons avoir soin d’éviter que ne s’introduise un excès de contradiction dans le champ de ce « même ». Les différences n’en sont pas moins fondamentales, puisqu’elles sont expressives des complémentarités comme de la liberté des diverses parties en présences ; les « frottements » en sont également des signes : rien de plus, mais un rien devant être collectivement géré ou utilisé à des fins d’ouverture.

Bien des D.E.S.S. et des thèses nés dans la filière ethnométhodologie et informatique (les thèses de J. F. Dégremont – Les industries du langage -, de Paul Loubière – Les fondements épistémologiques de l’ethnométhodologie, application à la logique, aux mathématiques et à l’informatique, etc.) donnent à l’ethnologie une dimension qui fait d’elle un partenaire dans la champ global du développement de la recherche.

De plus, ces travaux et d’autres interviennent au niveau des coordonnées de l’ethnologie, et, dès lors assurent à cette orientation du savoir une plus grande pertinence.

La compréhension des civilisations ne peut correspondre à une description pertinente de celle-ci que dans la mesure où elle est aussi la compréhension de cette compréhension.

La compréhension de cette compréhension ne relève pas seulement de spéculations relatives aux « fondements » ou apparentés à l’épistémologie ; elle est aussi une pratique : savoir ne pas rester enfermé dans le discours, « raisonner » par référence au corps, le sien et celui des autres, apprendre à se trouver, en tant que membre spécifique, une place dans une communauté, enfin, être à tout le moins responsable de soi-même, sont des procédures explicites d’une compréhension qui implique tout à la fois une plus grande intimité et un plus grand recul. L’ethnologie ne saurait en faire fi.

Le refus de la coupure manuel/intellectuel est similaire au refus de la coupure sauvage/civilisé, ou ethnologue/ethnologisé. Parmi les multiples fonctions assumés par l’atelier d’ethnomenuiserie, il faut compter ce refus de ces considérations précédentes.

L’effort considérable fourni par l’U.F. d’ethnologie aux cotés des communautés indiennes, africaines, asiatiques, européennes, etc. soucieuses du respect de leur identité, est proche de la peine prise afin de définir ou déliminer des programmes d’intervention divers : ethno-développement, ethno-médecine, etc.

La multiplicité des travaux concernant, en France et ailleurs, les phénomènes de l’entreprise, va dans le même sens.

Ce mouvement d’ensemble a profondément modifié le statut et les démarches de l’ethnologie, non seulement en France, mais dans le monde, depuis une vingtaine d’années. Les maffia administratives et arborant des masques divers – le scientisme, le marxisme, un structuralisme de mascarade, etc. – n’ont pas gardé un pouvoir capable d’annuler ce mouvement ; elles n’ont pu que le détourner partiellement de lui-même en faisant parfois mine de le récupérer. L’ethnologie est un espace ouvert, non un jardin des modes.

C'est parce que toute civilisation est en elle-même un espace de liberté, espace qualitatif faute duquel elle meure, que l’ethnologie est l’un des lieux disciplinaires d’ou il est possible et nécessaire d’aller à l’encontre de la fermeture de quelque discipline que ce soit sur elle-même.

Un second lieu, de la plus grande importance, requiert le même exigence de liberté responsable : il s’agit de la vie quotidienne ; aussi l’ethnologie en cultive, à travers ses descriptions et ses actions, le souci et le respect.

Les remarques précédentes ont pour raison essentielle de mettre l’accent sur la « toile de fond » en laquelle l’ethonologie brode ses cheminements. Cette toile de fond aurait pu rester implicite, dès lors qu’elle relèverait de l « évidence culturelle » ; or il lui faut se démarquer partiellement d’une autre toile de fond : celle-ci privilégie abusivement, universalise ou/et enclos à tort sur eux-mêmes certains objets : La parole : mots de parenté etc. ; arbres généalogiques ; mythes, relations sociales de classes ; phénomènes économiques, technologiques, etc, pris en eux-mêmes, indépendamment de leurs contextes culturels de référence, ou mis en clefs de voûte de quelque culture que ce soit ; théorie « générale » ou transversalité exclusive des identités culturelles, les oppositions ne sont jamais définies et la confusion entre un complémentaire et une négation est l’usage courant, etc. Si une critique est présente dans notre propos, c'est donc en creux et à l’égard de cette autre « toile de fond » ou « univers » de référence des maffias de l’ethnologie disciplinaire.

Refuser l’opposition entre les « autres », les sauvages, et « nous », les « civilisés », puis dans une telle foulée, avoir non seulement souci de nous-même autant que des autres, mais prendre mesure de ce nous-même dans le mouvement qui lui fait prendre mesure des autres, n’implique évidemment pas que les derniers finissent par être oubliés en chemin. Bien au contraire, car cet élargissement de la problématique ethnologique a pour première raison de rendre plus exacte le discours tenu sur les autres. Ces autres sont ainsi comme nous-mêmes des éléments dans l’ensemble des civilisations et la relation à leur égard ne diffère pas dans la principe de celle qui prévaut au nôtre. Le même questionnement et la même responsabilité accompagnent cette relation : lors même que ceux-ci ne cessent jamais, aussi élaborées soient-ils, d’être ponctuellement en quête d’eux-mêmes.

L’ethnologie demeure donc la discipline ayant pour champ d’etude privilégié les « autres » civilisations, mais un autre qui est aussi l’autre le plus proche, donc notre propre frontière, notre propre dynamisme, notre univers de référence, nous même ; dans un tel univers culturel et quelque soit la mesure, la discontinuité est peut-être aussi une expression de l’invention de vivre. L’actuel monde « moderne » offre un tableau où domine l’enchevêtrement des culture, la complexité, le doute, la quête de soi et parfois en guise d’identité, une sorte de mal des frontières.

L’indignation suscitée tant par les idéologies, les manoeuvres, les masques ou les techniques des maffias de l’ethnologie disciplinaire ne datent pas d’hier. Arnold Van Guenep ( in « Les faux savants » éd. Payot), au début de ce siècle, ne mâchait pas ses mots. Cette indignation s’inscrit dans un mouvement d’ensemble ayant une ample et longue histoire, mouvement où l’adversaire est tout autant le totalitarisme, l’ordre du semblant que la bêtise.

Si l’univers de la réflexion et de l’invention de vivre a été meurtri par cet adversaire, il n’en a pas pour autant été asphyxié.
 

Répétons-le, la description ou/et l’etude « approfondie » des autres, loin d’avoir été écartée de nos soucis, n’a fait qu’affirmer ses exigences ; reconnaître les nombreuses œuvres ou chefs d’œuvres appartenant à une telle trajectoire est une exigence ; l’ethnologie, en sa longue histoire, n’est au reste pas la seule discipline à avoir suscité de telles œuvres. La littérature – Flaubert, Balzac, Zola, Proust, etc.- en est un autre lieu.

La profondeur ou la qualité des analyses ne se peuvent indépendamment de la subtilité, de la justesse, de la description. Si quelques unes des grandes figures de l’UF expressives d’une telle foulée ont disparu (M. de Certeau, E. Essomé…) d’autres sont toujours là – Jean-luc Chambard, Jacques Pimpaneau ; Jean Arlaud, caméra au poing ;…

Les travaux de Pascal Dibie, l’actuel directeur de l’UF appartenant à une définition élargie de l’ethnologie. Ils concernent sa propre communauté d’origine (le village retrouvé) ou s’inscrivent parmi les trajectoires de l’Histoire disciplinaire. Pascal Dibie enseigne par ailleurs avec finesse, lors de stage menés en France, comment être discrètement et efficacement membre de passage d’un groupe ; ce genre de savoir ne procède d’aucun traité.
 

Robert Jaulin
Président du Conseil Scientifique
 

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