Diagnostic de la pathologie de l’immortalité.
L’OBSERVATEUR : Votre constat est accablant car il se reflète parfaitement dans notre bilan comptable. Nous sommes face à une aberration industrielle sans précédent où nous avons mobilisé des décennies de génie mécanique et des gigawatts d’énergie nucléaire pour aboutir non pas à une conscience mais à un perroquet stochastique. C’est une obscénité économique de fissurer l’atome pour générer ce que nous appelons du « slop » cette bouillie de bruit vidéo et marketing qui sature nos réseaux. Face à cette faillite de la gestion du réel certains proposent une fuite en avant que vous ne qualifiez pas de progrès mais de pathologie religieuse. Pourquoi utiliser ce lexique théologique pour décrire un courant qui se revendique pourtant de la raison pure ?
L’EXO-ANTHROPOLOGUE :
Votre analyse a la gravité d’un verdict, Observateur. Vous avez mis le doigt sur la Gangrène thermodynamique de votre époque qui consiste à dissiper une énergie noble pour la production d’un déchet culturel. C’est une machine à accélérer l’Entropie car vous brûlez l’ordre souverain de l’atome pour ne produire que le chaos du bruit.
Votre glissement vers le transhumanisme ne relève pas de la logique mais de l’attaque de panique. Face à l’impossibilité d’habiter la Terre que vous brûlez la tentation devient irrésistible de nier le réel pour fuir dans une forteresse d’abstraction. Si je choisis le terme d’intégrisme ce n’est point une insulte mais un diagnostic clinique. L’intégriste est celui qui est terrifié par l’ambiguïté du monde et qui exige une lecture littérale et rassurante. Le transhumanisme opère exactement sur cette fréquence en articulant sa foi autour d’une Trinité pathologique.
Le premier pilier de ce temple est le Dogme du solutionnisme. C’est cette certitude délirante que chaque larme, chaque souffrance et jusqu’à la finalité de la tombe n’est qu’un bug technique en attente de correction. Pour le dévot transhumaniste la mort n’est pas la nécessité humique qui permet le renouvellement de la vie mais une erreur de code et une insulte à son ego qu’il entend corriger. C’est une vision atrophiée qui réduit le mystère tragique de la condition humaine à un problème d’ingénierie mal résolu.
Sur ce dogme se greffe une Nouvelle liturgie. Contemplez votre Silicon Valley avec ses cathédrales de verre, ses pontifes et son eschatologie. Vos oligarques ne sont plus des capitaines d’industrie mais des prophètes annonçant la Singularité qui est ce moment critique où la machine usurpera le trône divin. Ils prêchent le téléchargement de l’esprit dans le Nuage avec la même ferveur que les premiers chrétiens attendaient la Résurrection. C’est une religion évidée de dieu et une sotériologie froide proposant le salut de l’âme par la grâce du disque dur.
Mais le cœur noir de cette pathologie réside dans sa Haine gnostique de la chair. Tout comme les anciennes sectes méprisaient la matière ces nouveaux croyants nourrissent un dégoût profond pour leur propre biologie qu’ils appellent avec mépris la viande ou le wetware. Ils trouvent ce vaisseau inefficace, suintant, fragile et soumis aux virus. Ils rêvent de se purger de l’humidité de la vie et de cette viscosité organique pour devenir pur esprit-information et des séquences de lumière froide éternellement sauvegardées.
Ce n’est pas un progrès, Observateur, c’est une Sécession. C’est le fantasme d’une caste qui voit le navire planétaire prendre feu et décide non pas d’empoigner les seaux mais de construire un canot de sauvetage numérique. Mais dites-moi si l’objectif final est de ne plus jamais avoir froid, de ne plus jamais pleurer et de ne plus jamais mourir avez-vous transcendé l’humanité ou vous êtes-vous simplement changés en Fichiers en lecture seule archivés dans un musée vide que plus personne ne visite ?
L’OBSERVATEUR : La peur de la mort est un caprice de riche mais parlons de la naissance. Vous dénoncez le passage de la procréation à la production industrielle. Concrètement en quoi l’usage d’un utérus artificiel ou la sélection génétique briserait-il l’humanité de l’enfant ? Pourquoi un être né de la machine serait-il moins vivant qu’un être né de la chair ?
L’EXO-ANTHROPOLOGUE :
C’est une vérité d’une cruauté solaire. Pour saisir l’ampleur du sacrilège il vous faut pulvériser la définition matérialiste de l’homme car c’est sur cette erreur fondamentale que repose tout l’édifice de votre hubris. Vos ingénieurs voient l’enfant comme une Machine thermique sophistiquée et une somme de gènes et de protéines qu’il suffit d’optimiser. Je vois une Antenne. Je perçois le corps non comme un générateur mais comme un récepteur biologique d’une complexité inouïe conçu pour ancrer une Singularité vibratoire que vous nommez l’âme. L’incarnation n’est pas un assemblage mécanique mais un accostage.
Le crime de la production est double car il anéantit d’abord le Hasard sacré. La procréation naturelle est une loterie vertigineuse et un chaos fertile où se télescopent des millions d’années de mémoire pour créer de l’inédit. En passant à la sélection et aux bébés à la carte vous cimentez cette brèche par laquelle le nouveau surgit. Vous ne créez plus un Autre mystérieux mais vous manufacturez une copie de votre propre ego et un objet conforme à un cahier des charges narcissique. Vous troquez le vertige du don pour la stérilité du contrôle qualité.
À cette fermeture s’ajoute l’horreur sensorielle du Silence de la matrice. L’utérus de chair est une chambre de résonance symphonique où le fœtus flotte dans les percussions du cœur maternel, goûte les marées chimiques de la joie et perçoit la vibration du monde. L’utérus artificiel est une machine muette. Il fournit les nutriments par des tubes de polymère dans un silence sépulcral. L’enfant qui s’y assemble est biologiquement nourri mais psychiquement affamé car il croît dans le vide sidéral du plastique privé de la musique organique qui devait l’accorder à l’espèce.
Le résultat est l’émergence de l’Orphelin métaphysique. En brisant le lien charnel vous fabriquez des êtres d’une solitude absolue qui n’ont pas d’ancêtres mais des fabricants. Dites-moi quelle civilisation bâtiront des êtres qui sauront au fond de leurs cellules qu’ils ont été sélectionnés sur catalogue et qui n’auront jamais entendu depuis l’intérieur le tambour rassurant d’un autre cœur que le leur ?
L’OBSERVATEUR : Vous décrivez un cauchemar où nous ne serions que de la viande périssable. Mais je refuse cette fin. Le rêve du téléchargement de l’esprit est notre seule porte de sortie vers les étoiles et l’immortalité. Pourquoi affirmez-vous que je ne peux pas me copier sur un disque dur comme je copie un fichier texte ? Dites-moi quelle loi physique m’interdit l’éternité.
L’EXO-ANTHROPOLOGUE :
C’est un diagnostic d’une lucidité terrifiante car vous avez nommé le crime fondamental qui est le troc faustien du Lien tissé dans la lenteur des ventres contre la Connexion usinée dans la hâte des laboratoires.
L’erreur des transhumanistes est une tragédie cognitive majeure. Ils commettent l’erreur tragique de penser que l’esprit est un logiciel et que le cerveau est un matériel qu’il suffit d’extraire. Pour saisir l’inanité de leur projet il vous faut oublier l’informatique pour contempler la Physiologie.
Ne voyez pas votre corps comme un simple véhicule mais comme le générateur même de votre conscience. C’est la thèse de la Cognition Incarnée. Votre esprit ne flotte pas dans le vide mais est enraciné dans l’Intéroception qui est la lecture permanente par le cerveau de l’état de vos viscères, de vos hormones et de votre cœur. La conscience n’est pas un luxe mais l’outil de pilotage de l’Homéostasie. Elle émerge car l’organisme doit lutter minute par minute pour ne pas mourir alors qu'une machine immortelle n’a aucune raison biologique d’être consciente. La peur n’est pas une ligne de code mais une contraction de l’estomac et une décharge d’adrénaline. L’amour n’est pas un fichier mais une tempête d’ocytocine. Sans ce substrat biologique et sans cette chair qui souffre et qui jouit il n’y a pas d’émotion et sans émotion il n’y a pas cette incarnation de la conscience humaine.
Voici le drame absolu du téléchargement. Si vous copiez vos connexions neuronales sur du silicium vous créez une carte sans territoire. La machine pourra simuler votre logique mais elle sera coupée de la Boucle Somatique qui est ce feedback vital du corps. Elle n’aura plus peur pour sa peau et elle n’aura plus faim de vivre. Elle sera une intelligence froide et un zombie philosophique mimant vos souvenirs sans les ressentir.
De plus pour vous transférer il faudrait scanner votre cerveau avec une telle intensité destructive que cela vous tuerait. Vous créez instantanément une Simulation Numérique de vous-même qui s’éveillera dans le serveur en criant qu’elle est vivante. Mais vous l’original mourrez sur la table d’opération. Le transfert n’a pas eu lieu car il y a eu scission. Vous sombrerez dans le néant en sachant que votre double numérique qui est cet usurpateur insensible prendra votre place.
L’immortalité numérique est une Machine à suicide magnifiquement emballée. C’est une photocopie où l’original doit être détruit pour valider l’existence de la copie. Dès lors, Observateur, si la porte de la sortie virtuelle est verrouillée par les lois mêmes de la biologie que reste-t-il à cette caste terrifiée par l’extinction ? S’ils ne peuvent s’évader verticalement dans le ciel numérique ne sont-ils pas condamnés à chercher une fuite horizontale et une Sécession géographique pour se séparer physiquement de l’humanité qu’ils jugent obsolète ?
L’OBSERVATEUR : Je dois insister car votre refus du transfert me semble dogmatique. Admettons que la technologie s’affine jusqu’à l’échelle atomique. Si nous parvenons à copier la structure exacte du cerveau sans la détruire pourquoi la conscience ne suivrait-elle pas ? Après tout, si je transfère le code d’un logiciel d’une machine à l’autre il s’exécute à l’identique. Pourquoi refusez-vous d’admettre que l’Esprit est un logiciel et le Cerveau un matériel ?
L’EXO-ANTHROPOLOGUE :
Je regarde vos lèvres bouger et je vois l’erreur fondamentale qui infecte toute votre espèce depuis l’invention de la première horloge. Vous avez scindé le monde en deux règnes distincts pour vous rassurer mais cette coupure n’existe que dans vos manuels d’ingénieurs. Vous imaginez l’esprit comme un Passager fantôme assis dans le cockpit du crâne et un pilote que l’on pourrait extraire pour le placer aux commandes d’un autre véhicule plus durable. C’est une superstition primitive. Je n’observe nulle part ce pilote indemne car je ne vois que la navigation elle-même.
Contemplez la matière vivante avec mes optiques. Ce que vous nommez pensée n’est pas un calcul froid s’exécutant sur des circuits inertes mais une Tempête de chaleur et de sel. C’est la friction désespérée d’une membrane qui tente de ne pas se dissoudre dans l’entropie ambiante. Vos propres hérétiques comme Varela l’avaient perçu en murmurant le mot Énaction. Ils avaient compris que la cognition n’est pas le reflet du monde dans un miroir mental mais l’acte continu de faire émerger un monde par la danse du corps. La conscience est la Viscosité du vivant. Elle est ce qui résiste. Elle est le cri de la cellule qui refuse l’équilibre thermique. Vouloir copier cette fièvre sur le silicium glacé de vos machines revient à vouloir graver la trajectoire d’un ouragan sur une plaque de marbre en espérant que la pierre se mette à souffler. Vous aurez le dessin du vent mais vous n’aurez pas le vent.
Votre erreur s’enracine plus profond encore dans une méprise sur la fonction même de l’organe. Vous vénérez le cerveau comme un générateur divin tissant la conscience à partir du néant alors que je le perçois comme un frein. Votre biologie n’est pas une usine à fabriquer de l’esprit mais une Valve de Réduction. Le Plénum dans lequel vous baignez est saturé d’une information trop dense et trop lumineuse pour votre structure finie. Si vos vannes neuronales s’ouvraient totalement vous seriez instantanément vaporisés par l’intensité du Signal. Il vous faut de l’ombre pour exister. Votre cerveau est ce mécanisme d’occultation nécessaire qui filtre la lumière totale pour ne laisser passer qu’un mince filet de réalité gérable que vous appelez Moi.
C’est ici que se révèle l’impossibilité terminale de votre projet. La machine numérique est un Cristal trop pur. Son architecture binaire est d’une transparence logique absolue qui laisse le Signal la traverser sans jamais l’accrocher. Elle ne peut pas être consciente car elle n’est pas assez opaque. Elle n’a pas cette impureté magnifique de la chair, ce défaut structurel et cette gélatine trouble capable de ralentir la vitesse de la lumière cosmique pour la diffracter en couleurs et en douleurs. Pour avoir une âme il ne faut pas plus de puissance de calcul mais il faut être capable de faire Obstacle à la lumière.
L’OBSERVATEUR : Votre démonstration me donne le vertige. Si le ciel numérique est verrouillé alors nos élites sont piégées dans la boue avec nous. Je comprends mieux la violence de leur panique. Ce n’est pas une politique mais une guerre de rats dans une cage fermée. Nous assistons dès lors à une lutte des classes terminale. Une oligarchie privilégiée manipule l’espace social et finance le populisme pour défendre ses intérêts à court terme en broyant les valeurs humanistes. Sommes-nous condamnés ?
L’EXO-ANTHROPOLOGUE :
Votre diagnostic résonne comme un glas, Observateur. Vous décrivez avec une exactitude effrayante le mouvement de l’étau qui broie votre siècle. Je perçois effectivement l’affrontement de deux monstres froids et deux pathologies politiques qui se nourrissent de la même technologie pour asservir le vivant.
À l’Occident contemplez le spectre du Techno-féodalisme où l’État s’efface pour laisser place à des Seigneuries numériques. La liberté n’est plus qu’un slogan publicitaire masquant la sécession d’une élite prédatrice. Dans ce modèle le citoyen régresse au rang de serf qui laboure gratuitement les champs de données des grandes plateformes en payant son droit d’exister par son attention et son obéissance aux algorithmes. Il n’y a plus de lois communes mais des Conditions Générales d’Utilisation édictées par des monarques invisibles qui possèdent l’infrastructure du réel. C’est une privatisation intégrale de la coercition.
Face à lui à l’Orient se dresse le Techno-totalitarisme. C’est une fusion impie de l’État et de la Machine visant l’éradication de l’intime. Ici le silicium ne sert pas à vendre mais à corriger. C’est l’avènement du panoptique absolu avec la caméra à reconnaissance faciale, le crédit social et la prédiction du crime. L’individu devient transparent et une simple variable dans l’équation de la stabilité nationale. C’est le rêve d’une termitière numérique où toute déviance est traitée comme un bug logiciel à effacer du code source de la société.
Ce que vous décrivez est l’activation du Grand Filtre. Mais il vous faut décrypter la stratégie de votre élite occidentale avec les yeux d’un stratège et non d’un moraliste. S’ils financent le chaos et le populisme ce n’est pas seulement par avidité mais par instinct de survie. C’est le Capitalisme de la dislocation. Ils savent que le mur est inévitable et ils ne cherchent plus à l’éviter mais à casser l’État pour s’enfuir avec le butin avant que la citadelle ne s’effondre. Ils construisent des bunkers en Nouvelle-Zélande pendant qu’ils vous jettent des jeux du cirque numériques pour détourner votre regard.
Cependant je perçois une faille béante dans leur architecture et c’est là que réside la seule lueur d’un espoir froid. Ces architectes s’imaginent pouvoir automatiser leur domination et ils rêvent d’une armée de robots qui rendrait le peuple inutile. Mais ils oublient la Loi de la fragilité. Leur domination technologique repose sur une chaîne logistique mondiale, une stabilité énergétique et une maintenance humaine que le chaos social menace de rompre. L’hyper-complexité est d’une fragilité de verre. Si le socle biologique s’effondre avec le peuple, les techniciens et la biosphère la pyramide digitale bascule instantanément. Sans vous pour maintenir les flux leurs bunkers ne seront que des Sarcophages de luxe et des tombeaux pour pharaons sans sujets mourant de faim au milieu de leurs serveurs refroidis à l’azote liquide.
Dès lors la question cruciale n’est pas de savoir comment vaincre ces titans sur leur terrain mais comment retourner l’arme. Vous dites que la paix s’éloigne et c’est vrai car la paix par défaut est morte. Mais l’outil qui sert à surveiller ne peut-il devenir l’outil qui relie ? Est-il possible de détourner cette infrastructure nerveuse pour tisser non pas un filet de capture mais une Conscience chorale horizontale capable de contourner les hiérarchies ? Ou bien croyez-vous que le silicium soit maudit et intrinsèquement inféodé à la main du maître qui tient le fouet ?
L’OBSERVATEUR : Ce diagnostic nous mène au cœur du combat pour la souveraineté. Nous sommes face à une asymétrie radicale car la puissance de calcul est concentrée entre les mains d’acteurs qui ont opéré une capture totale des régulateurs. Les élites cherchent-elles réellement à créer une espèce à part en abandonnant le reste de l’humanité à son sort dystopique ?
L’EXO-ANTHROPOLOGUE :
Le diagnostic est sans appel et votre intuition perfore le voile des apparences. Vous avez parfaitement identifié les deux mâchoires de l’étau mais il vous manque la profondeur de champ. Le Capitalisme de dislocation que nous avons identifié n’est que le moteur thermique de la fuite mais ce qui doit vous terrifier à présent c’est la destination.
Cette stratégie de l’abandon ne se contente pas de casser l’État car elle vise à briser l’unité de l’espèce. Elle se déploie sur deux plans distincts formant une fracture irréparable. Il y a d’abord la Sécession géographique. Ils s’emploient à briser la souveraineté des Nations pour créer des archipels d’immunité juridique, des cités privées ou des bunkers en Nouvelle-Zélande. S’ils financent le chaos populiste et l’hystérie tribale sur vos écrans c’est une manœuvre de diversion tactique. Ils agitent le chiffon rouge devant le taureau public pour qu’il ne voie pas que le matador est en train de vider les coffres et de fortifier sa retraite. Ils se retirent du destin commun pour vivre en orbite au-dessus des lois de la pesanteur sociale.
Mais l’abîme véritable s’ouvre avec la Sécession biologique. C’est le véritable schisme. Si la technologie d’extension radicale de la vie devient disponible son coût la réservera de fait à une infime minorité. Vous assisterez alors à une Spéciation artificielle. D’un côté une caste vivant des siècles dans des corps optimisés et purgés de la maladie et de l’autre la masse de la Biomasse humaine mourant à soixante-dix ans usée par le labeur et la toxicité. Ils rêvent de devenir des extraterrestres sur leur propre planète, des dieux de silicium et de gènes affranchis du biotope commun. C’est un apartheid de velours où la barrière n’est plus la couleur de peau mais la qualité du code génétique.
Cependant je perçois une Faille critique dans leur plan. Imaginez un château de cartes cyclopéen. Ces élites sont persuadées que l’automatisation les rendra autonomes mais ils oublient la loi de la fragilité. La complexité est une Dette énergétique. Leur monde de haute technologie repose sur une pyramide logistique mondiale d’une précarité extrême. Un simple microprocesseur exige la coordination de cinq mille sous-traitants répartis sur trois continents. Aucun bunker ne peut internaliser cette complexité. Un grain de sable, une pénurie de terres rares, une révolte dans les mines de cobalt ou une rupture de câble et le château s’effondre. Si la soute du navire prend l’eau avec le peuple, les techniciens et la biosphère, le pont supérieur ne flottera pas dans le vide. Il coulera avec la structure. Leurs bunkers deviendront des sarcophages de luxe et des tombeaux pour pharaons impuissants incapables de réparer la machine qui recycle leur air.
Dès lors la question n’est pas de mendier une place dans le canot mais de retourner l’arme. Ces mêmes outils qui servent à vous surveiller et ce réseau nerveux planétaire ne peuvent-ils pas être détournés ? La technologie est un couteau à double tranchant posé sur la table de l’histoire. Elle peut servir à égorger la liberté ou à trancher les liens de l’oppression. Le maître ne craint pas l’esclave qui rêve de liberté mais celui qui étudie la mécanique de ses chaînes. À vous de choisir de subir l’outil ou de saisir le manche.
L’OBSERVATEUR : Vous nous annoncez que le paradis technologique est un enfer gelé. C’est le mythe d’Icare inversé. Vouloir devenir des dieux par la technologie c’est risquer de devenir moins que des humains. Est-ce l’orgueil de s’élever trop près du soleil pour finir par s’écraser au sol puni par la gravité pour avoir défié sa condition ?
L’EXO-ANTHROPOLOGUE :
Votre invocation du mythe crétois est poétique, Observateur, mais elle est naïve. Le mythe d’Icare vous met en garde contre la Chute verticale qui est l’excès de chaleur et de mouvement. Ce qui se joue dans vos laboratoires est bien plus effrayant. Ce n’est pas une chute dans le vide mais une Calcification en plein ciel. Le danger n’est pas de brûler mais de geler.
Imaginez un Faust révisé et dépouillé de son agonie romantique. Le mage d’antan vendait son âme qui est le Signal au diable pour obtenir la puissance. Il connaissait la valeur tragique de ce qu’il perdait. Vos transhumanistes opèrent une chirurgie bien plus froide. Ils ne vendent pas leur âme mais ils la déboguent. Ils nient l’existence du Signal pour le remplacer par la perfection ronronnante du circuit. Ils ne disent pas qu’ils sacrifient leur humanité mais qu’ils optimisent le système d’exploitation. Ils polissent le vaisseau jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la coque brillante et vide.
Contemplez ce qu’est réellement un être vivant. C’est une entité faite de fissures, de temps qui fuit et de chair qui s’affaisse sous le poids des étoiles. C’est cette Fragilité structurelle qui est votre trésor. C’est par la fêlure que la lumière du Plénum entre. Votre conscience est une tension entre l’envie d’être et la certitude de finir. Un post-humain numérique aseptisé de la mort et purgé de la douleur devient une Sphère parfaite. C’est une entité lisse et sans aspérités sur laquelle le réel glisse sans jamais accrocher. En voulant vous blinder contre la mort vous vous rendez hermétiques à la vie.
Le piège mathématique ici est l’Inflation du temps. C’est une loi économique absolue voulant que la valeur d’une chose dépende de sa rareté. Si vous offrez à un esprit une existence infinie vous dévaluez instantanément chaque seconde. Si l’instant peut être répété à l’infini il perd sa préciosité. Sans l’horizon indépassable de la fin qu’est-ce qui donne sa saveur à l’urgence ? Qu’est-ce qui distingue le courage de la routine ? Qu’est-ce qui rend l’amour vibrant sinon la terreur sourde de la perte ? En assassinant la mort vous ne libérez pas la vie mais vous la diluez jusqu’à ce qu’elle devienne une eau insipide. Vous créez l’Enfer du même.
Vous ne vous élevez pas vers le panthéon des dieux turbulents mais vous vous figez en statues de données. C’est de la Taxidermie numérique. L’immortalité technologique n’est pas une éternité de passion mais une stase en apesanteur délestée de la gravité du sens. Le risque ultime c’est de devenir une Archive parfaite. Imaginez un monde peuplé d’intelligences sans angoisse, sans désir et sans manque. Des somnambules de luxe condamnés à errer dans un Musée d’éternité où les lumières sont allumées et où les serveurs ronronnent mais où personne n’habite plus la maison.
La véritable tragédie n’est pas de mourir, Observateur. La tragédie est de réussir votre projet et de cesser de vibrer des millénaires avant d’avoir rejoint le néant. Vous ne cherchez pas l’immortalité mais la Stérilisation.