Chère amie,
 

J’ai choisi de me confesser à toi car j’ai senti que tu pouvais comprendre la réalité de ce qui m’accable. Au-delà du caractère mythologique du vampire, j’ai l’espoir que mon histoire personnelle va te permettre de pénétrer ce monde encore inconnu du plus grand nombre. Je t’écris pour témoigner au nom des mes frères qui souffrent également de l’isolement que leur confère leur pouvoir. Je parle aussi en mon nom pour éclairer encore les mystères qui restent à dévoiler. Tu as pris connaissance de la correspondance, je suis heureux que tu sois sensible à la force de ces mots qui évoquent le caractère sacré et pur d’un amour entre deux être qui ont été unis un moment. Si j’écris et si je me présente comme écrivain c’est également pour trouver un moyen de communiquer avec le monde des humains, je cherche la passerelle qui me permettra de comprendre le drame qui m’a terrassé.

Manipuler les mots pour raconter, c’est tout ce qu’il me reste pour me consoler, pour oublier le désastre, pour qu’il sorte de ma mémoire. Je suis devenu un écrivain sans lecteur, je m’écris à moi-même des chapitres entiers de ma vie, pour apprendre de mes erreurs et pour comprendre pourquoi il est si difficile pour quelqu’un comme moi de vivre dans un monde qui a peur de la différence chez l’autre.

Je suis un vampire et je ne peux plus changer ma nature, je ne peux pas aller contre ma destinée, je me suis accepté comme cela au prix d’un effort long et pénible. J’accepte la solitude que me vaut cette grâce de la nature qui est en elle-même une malédiction. J’accepte de me faire bannir par la société des hommes, j’accepte de me faire exclure par le commun des mortels car je sais maintenant que tout homme peut voir en moi une menace à son intelligence, une entrave à sa capacité de comprendre d’un trait le monde, mais n’importe quel humain digne de raison sait que la route de la connaissance est longue et impossible à saisir d’un seul regard. Il faut toute une vie pour sentir les mystères du monde se dégager subrepticement au coin d’une vision qui scrute l’inconnu. Alors comment un humain peut-il se faire une idée de mon existence, je suis pour lui une chimère, un mystère à ne pas divulguer, une réalité insupportable pour ses croyances. J’admets tout cela sans peine mais ce que je ne peux pas comprendre, ce qui me blesse jusqu’au tréfonds de mon âme c’est la rupture amoureuse, la séparation avec mon âme-sœur, la femme de ma vie. Rien ne m’a préparé à cela et je ne sais plus comment réagir. Ce fut une séparation brutale, dès que ma bien-aimée a découvert mon terrible secret, dés qu’elle a senti que je n’étais plus un véritable humain, elle fut la proie d’une crise de terreur. La vérité a perturbé toutes ses convictions, un choc d’une violence inouïe, comment allait-elle faire pour concilier son amour pour moi et sa peur de cette réalité inconnue et surnaturelle ? Elle décida de fuir, de s’éloigner pour méditer, elle quitta le pays pour retourner dans sa terre natale, auprès de sa famille.

Je devais donc attendre de long mois avant qu’elle daigne me répondre, gettant avec anxieté toutes lettres, tous messages pouvant me donner un eclaircissement, sur la nature des ses sentiments à mon égard, sur son jugement vis à vis de la monstruosité que j’étais devenu à ses yeux. Pourtant je reste le même être doué d’âme et de sentiments, je ne comprends pas, je reste la même personne qu’elle a connu au début. Pourquoi se refuse-t-elle à accepter le sort, à accepter mon amour malgré notre différence ? J’ai tenté à maintes reprises de la persuader, je l’ai supplié de rester avec moi, j’ai même promis de lui faire don de mes secrets. Pour l’apaiser, je lui ai expliqué que la différence allait disparaître une fois que j’aurais entamé son initiation, cela prendrait sûrement de nombreuses années mais à la fin nous serions enfin unis dans la chair comme dans l’esprit. Elle n’a pas supporté cette perspective, cet horizon de sacrifices, de travail d’ascèse pour atteindre mon niveau. Elle a peur de l’inconnu comme la majorité des gens de ce monde, elle a peur de découvrir chez elle une part de la puissance de la vie qui m’a permis d’être ce que je suis maintenant.

La peur a été chez elle l’émotion la plus forte, impossible de la retenir, impossible de la consoler. Du jour au lendemain, je suis passé de l’amant magnifique à la bête immonde. Que de sentiments contradictoires, elle fut la victime d’une forme de panique proche de l’hystérie. Comment pouvait-elle aimer un monstre, disait-elle à longueur de temps, mais elle ne pouvait taire son cœur qui battait encore pour moi. De peur de succomber près de moi à ce tiraillement entre la raison et la passion, elle me quitta sans m’avertir, en laissant derrière elle les souvenirs de notre intense vie de couple. Voilà donc le drame à surmonter, un nouveau sentiment à réprimer, à canaliser, la déception sentimentale, la rupture charnelle avec la beauté, la joie de vivre. Je ne supporte pas cette séparation, aujourd’hui encore je souffre comme au premier jour, j’en perds le sommeil. Je n’ai plus la résolution de construire ma vie sans elle, je suis perdu comme le fétu de paille ballotté par un ouragan, secoué par une tempête plus dévastatrice que tout ce que j’ai connu jusque là.

Croit-elle vraiment que je vais patienter durant des mois, croit-elle que je vais souffrir dans le silence, a attendre la décision qui sera peut être pire que l’attente ? Je ne crois pas avoir la force, ni le courage de tenir ce choc. C’est un comble pour un être tel que moi, un être sensé résister à la folie la plus virulente, aux combats et aux guerres mais qui succombe à l’amour. Je reste seul maintenant. Je te raconte mon histoire pour que tu me comprennes et pour témoigner de mon désarroi, pour que la vérité éclate au grand jour, les vampires ont une âme et peuvent souffrir.

Pour le moment j’essaye de calmer ma peine et ma rage en accomplissant quelques exploits mais la douleur reste, j’essaie d’oublier son existence mais en vain. Je risque de le regretter mais je fais le projet de la rejoindre, j’hésite encore à commettre ce parjure, je lui ai promis quoiqu’il arrive de ne rien tenter, de ne rien faire pour essayer de la contraindre à m’écouter ou à me suivre. Elle a peur que j’utilise un talent, je ne sais qu’elle charme pour manipuler sa raison et faire d’elle une esclave. Jamais de la vie je ne ferais une telle chose, je l’aime trop pour ca. Je l’aime pour ce qu’elle est et non pour ce que je peux faire d’elle. Elle a cru en ma promesse, je ne sais pas si je conserverais cette confiance qu’elle a mise en moi.

Je reste un novice avec peu d’expériences, c’est la première fois que j’ai ce choc brutal avec l’humanité. Les aînés restent introuvables, la race des vampires est éteinte, il ne reste que quelques spécimens, hélas que je ne connais pas. J’ai du apprendre seul à utiliser les compétences cachées en moi, à les révéler ensuite pour me permettre de survire à l’épreuve de l’initiation. Je ne suis pas né vampire, j’ai été confronté lors de mon adolescence à ce choix, rester dans la masse ou avoir une vie héroïque quitte à y perdre la vie dans la tentative. J’ai pris le pari qu’il valait mieux vivre l’épreuve de la transformation, à se tordre de douleurs durant des années sous l’effet de la reconversion, mais la victoire sur soi était au bout de l’épreuve. Je devais aller au bout de moi-même pour me vaincre, j’ai réussi l’épreuve initiatique, cette transformation spirituelle qui modifie la chaire. Je suis devenu ce dévoreur d’énergie, une sorte de bête vorace qui suce la vie pour en savourer la moindre goutte. Je ne fais pas de victime, je ne suis pas comme ceux de la mythologie. Je suis le genre de vampire qui laisse la vie se reconstituer après l’avoir aspiré. Je capture auprès de mes proies la moindre quantité de cette énergie biologique, j’extrais cette sève de l’aura humaine par une imposition de mes mains sur des points de fuite magnétique du corps. Les vampires sont capables de voir l’aura humaine, ses couleurs, en faisant cela ils peuvent lire dans l’homme comme dans un livre ouvert et voir à travers lui son passé et son futur probable, encore un talent qui fait peur. Lire dans le cœur des gens effraie car il n’y plus de secrets.

Lorsque j’ai rencontré mon aimée, j’ai su des le premier regard qu’elle pouvait être la compagne de ma vie. Elle avait la puissance en elle et la force de surmonter la différence mais pour cela elle devait souffrir une longue période, j’ai pris le risque et je souffre avec elle. Je me rends compte maintenant que je ne contrôle plus rien, je ne suis plus sûr de rien. J’attends un signe du ciel pour que cesse mon martyr, je reste perplexe face à ce monde qui dépasse ma connaissance, étonné de voir que l’humanité est à redécouvrir. J’ai encore beaucoup à apprendre sur ce monde. J’ai oublié que j’étais un homme, je rêve d’être un simple mortel mais je reviens à la réalité. Je suis un vampire qui rêve de ce qu’il a été et de ce qu’il ne sera plus jamais.

Le reste de mon drame est inscrit dans la correspondance, tout y est dit, du simple au complexe, les tourments, les doutes, les peines.

Le reste des lettres tu peux les lire si tu désires comprendre mon histoire. Je ne veux surtout pas de harceler avec un courrier que tu jugerais déplacé, tu es libre de choisir, je ne peux te force à écouter ma confession. Tu es la seule personne jusqu’ici à avoir écouté mes paroles, à avoir répondu à mes suppliques. Aide-moi à comprendre les humains et je t’expliquerais le monde secret dans lequel je vis.

Dans l’espoir de recevoir de tes nouvelles, reçois mes meilleurs sentiments.

Je t’embrasse chaleuresement sur le cou.

A bientôt.



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