Compte rendu d'une conférence à l'université de Paris 8, en juin 98 portant sur les logiciels libres. Cet article est issu du site de l'association APRIL (Association pour la Promotion et la  Recherche en Informatique Libre)


Le 24 juin dernier, l'Association APRIL (Association pour la Promotion et la Recherche en Informatique Libre) a organisé, à l'université Paris 8 (Saint-Denis), une conférence-débat sur le thème des logiciels libres : "concepts, mise en oeuvre et enjeux", et une table ronde à laquelle participaient Nat Makarevitch, éditeur aux Éditions O'Reilly, Rémy Card, ingénieur de recherche à l'Université Paris VI, Ollivier Robert, responsable sécurité au Centre expérimental Eurocontrol, Loïc Dachary, créateur du moteur de recherche francophone Ecila (http://www.ecila.fr) et Marc Detienne, ingénieur de recherche, laboratoire Vinci.

A 14 h. 30, la conférence-débat, organisée par APRIL, a débuté par une intervention de Nat Makarevitch, éditeur aux Éditions O'Reilly. Celui-ci a explicité les choix de la filiale France des Éditions O'Reilly pour les logiciels libres (le système d'exploitation Linux, l'éditeur Emacs et l'environnement de composition de texte LaTeX) : stabilité, performance... Toutes les personnes travaillant pour les Éditions O'Reilly France utilisent les logiciels libres, et y ont beaucoup gagné en productivité et en confort de travail. Les Éditions O'Reilly américaines ou japonaises n'utilisent pas encore beaucoup de logiciels libres, la filiale France étant précurseur en ce domaine. Nat Makarevitch a imposé les logiciels libres, pour sa filiale, lors de son entretien d'embauche. Le seul problème rencontré avec l'utilisation de logiciels libres étant la conversion des données venant de logiciels propriétaires, Nat Makarevitch doit convaincre ses partenaires d'utiliser de tels logiciels, ce qui peut s'avérer difficile... Des personnes ne connaissant pas les logiciels libres sont réticentes à les utiliser car elles pensent que les logiciels propriétaires bénéficient d'un meilleur suivi et d'un service après-vente efficace, ce qui généralement est faux. Les logiciels libres étant développés par de multiples acteurs, on peut penser qu'il règne une anarchie, et qu'ils ne sont pas fiables. Pourtant, certains logiciels, dont Linux, bénéficient d'un développement constant et ont prouvé leur stabilité et leur fiabilité est maintenant avérée. L'éditeur ne prêche pas pour autant l'utilisation unique de logiciels libres ; chacun, d'après lui, peut utiliser les systèmes et logiciels propriétaires, en plus de logiciels libres, mais il persiste à dire que le meilleur choix est le logiciel libre.

La seconde intervention était assurée par Rémy Card, ingénieur de recherche à l'Université Paris VI, auteur du code source du système de fichiers Ext2Fs, standard sous Linux. Cette intervention étant beaucoup plus technique que la premiere, nous n'entrerons pas dans les détails. Rémy Card a présenté les concepts du système de fichies Ext2Fs, ses fonctionnalités importantes et les développements en cours (par exemple, gestion des listes de contrôle d'accès, compression transparente, portage sur d'autres systèmes comme GNU Hurd, {Free,Net,Open}BSD, OS/2 ou Windows NT. Rémy Card a également parlé de l'historique de son système de fichiers et de ses sources d'inspirations. Il a ainsi expliqué qu'il avait envoyé une demande dans la liste des développeurs de Linux, en expliquant qu'il allait développé un nouveau système de fichiers et en demandant "qu'est-ce que vous aimeriez avoir". Il a implémenté ces demandes. Ensuite ce sont essentiellement les utilisateurs qui ont choisi Ext2Fs, par rapport à d'autres systèmes concurrents comme XiaFs par exemple. Aujourd'hui Ext2Fs est devenu le standard de fait sous Linux.

Ensuite, Ollivier Robert, responsable sécurité au centre expérimental Eurocontrol de Brétigny-sur-Orge, a pris la parole pour parler de FreeBSD (un autre Unix libre moins connu du grand public), dont la version actuelle est la 2.2.6. Il a vanté sa stabilité, ses performances : FreeBSD a été créé en 1993. Son code source a été réécrit après un procès en 1994 (AT&T/CSRG). Ce système fonctionne sur la famille Intel à partir du 386, il nécessite une mémoire minimum de 5 Mo pour l'installation, il accepte tous types de disques/ethernet/vidéo, et des nombreux périphériques (scanners, cartes son etc.). FreeBSD exécute les binaires BSD/OS, Linux IBCS2 (y compris Sybase, StarOffice, Applixware, Acrobat, Mathematica etc.). La prochaine version de FreeBSD (3.0) sortira le 15 octobre prochain. Les points forts de ce système sont : la gestion de mémoire moderne et efficace, un code réseau robuste et moderne (T/TCP), son installation est conviviale et facile à utiliser, une robustesse de fonctionnement et une bonne gestion de la montée en charge. Il bénéficie d'une importante documentation via le Handbook et la FAQ (Frequently Asked Questions). En matière de développement, FreeBSD est plus cathédrale que bazar, mais il reste néanmoins très ouvert. Des milliers de contributeurs envoient des patches pour les fonctionnalités/bugs et signalent les problèmes. La gestion des sources passe par CVS (gestion centralisée, historique). L'un des serveur le plus connu utilisant FreeBSD est le serveur FTP ftp.cdrom.com, où 30000 utilisateurs simultanés ont été comptés, ceci représentant 325 Go/jour de données transférées. Les moteurs de recherche Yahoo utilisent également FreeBSD ainsi que de multiples ISP (Internet Service Provider) dans le monde. Le site officiel de FreeBSD est http://www.freebsd.org, le serveur FTP officiel étant ftp://ftp.freebsd.org, de nombreux mirroirs locaux existent (par exemple pour la France : ftp:// ftp.fr.freebsd.org). Il existe un livre de référence sur FreBSD : "The complete FreeBSD", mais on peut également consulter l'ouvrage "Design and implementation of the 4.4BSD Operating System".

Table ronde : Une table ronde s'est mise en place à la suite de ces interventions. Les participants ont souligné tout d'abord que l'utilisation des logiciels libres et l'accès à leur code source ne pouvaient, compte tenu de la jeunesse des logiciels libres et de leur moindre impact par rapport aux logiciels propriétaires, être à la portée de tout utilisateur. Pour l'instant, il faut être informaticien pour pouvoir utiliser ces logiciels et systèmes (ou disposer à intervalle réguliers des services d'un informaticien, même si en pratique il lui suffit de se connecter de temps à autres, à distance). Mais en précisant que, de plus en plus, des personnes étaient tentées de mettre les mains dans le "cambouis", notamment les jeunes que l'informatique et ses arcanes n'impressionnent guère. Marc Detienne, ingénieur de recherche, a fait une mise en garde à l'encontre des logiciels propriétaires qui sont prédominants dans notre société, par le fait qu'ils sont installés sur toutes les machines mises en vente, et utilisés de façon machinale, sans une bonne formation, sans aucune connaissance de base. Cette façon basique d'utiliser ces logiciels génère une masse d'utilisateurs, qui seront les "mineurs de fond" de l'an 2000, si l'on n'y prend garde. Selon Loïc Dachary, concepteur d'Ecila, on peut rêver à un engouement pour les logiciels libres qui favoriseraient leur démocratisation et une grande diffusion, une "révolution", comme celle générée par Internet, l'époque s'y prête ! L'utilisation des logiciels libres et l'accès à leur code source, la possibilité de les modifier, de les redistribuer, tendent vers une philosophie du partage de la connaissance qui va à l'encontre des tendances de notre société actuelle. Les intervenants étaient d'accord pour dire que le logiciel ne doit pas forcément être gratuit, libre n'est pas gratuit ! et qu'il n'est pas interdit de gagner de l'argent avec ces logiciels. La liberté procède du fait que l'on accède au code source du logiciel, que l'on peut le modifier, le diffuser, le redistribuer et qu'il est protégé contre toute appropriation par une licence de distribution adéquate. Le logiciel libre n'est pas incompatible avec un certain capitalisme. Des sociétés vivent du logiciel libre : en apportant des services, un suivi technique... Le développement de telles sociétés de services est l'avenir du logiciel libre. Pour les intervenants, les générations futures nées avec l'avènement de l'informatique, porteront un regard différent sur cette technique, ils se l'approprieront, et les logiciels ne pourront plus être fermés et propriétaires. Les techniciens en "blouse blanche" des années 60 n'auront plus droit de cité, et les savoirs circuleront librement, comme les logiciels libres. Conclusion de Marc Detienne : " Depuis que je travaille avec du logiciel libre [...] je (re)vis ! " .

URLs:
Projet GNU : http://www.gnu.org
Mirroir Francais : http://gnu.april.org
FreeBSD : http://www.freebsd.org
Linux : http://www.linux.org