Le jour d'après


Je ne comprends pas les événements qui ont conduit à cela, c'est trop horrible, trop brutal. Je n'arrive pas en croire mes yeux. Je n'arrive tout simplement pas à y croire. Il ne reste plus rien de ce qui a fait notre humanité. Nous n'avons plus d'histoire. Nous n'avons plus de lieu pour vivre. Nous n'avons plus rien et tout est perdu à jamais.


Le retour des survivants devient une épreuve impossible, les terres sont dévastées pour longtemps. Il n'y a aucun moyen de combler cette absence, tout ce qui nous motive et que l’on ne peut pas oublier. On cherche tous à comprendre,  personne ne pouvait envisager un tel désastre, cela dépasse tout ce que l'on pouvait prédire. Dans toute notre histoire, au-delà de l'imagination, rien ne nous a préparé à ça. Où sont ceux qui étaient vivants et qui ont disparu en un seul instant ? Je recherche des traces en vain, je n'arrive même pas à retrouver les fragments de cette vie passée. Où sont les morts ? Ils se sont effacés pour atteindre l'obscurité et le silence. Peut-être sont-ils délivrés de ce qui nous attend maintenant.


J'ai oublié l'essentiel, le sens de la vie. Je suis dans les décombres, immobile avec cette question qui revient sans cesse : qu'est-ce que je fais ici ? Pourquoi suis-je vivant ? Je ne sais plus, je ferme les yeux pour me souvenir. J'ai oublié qu'on pouvait être heureux, qu'on pouvait avoir une famille, qu'on pouvait vivre dans la paix. J'ai ouvert les yeux et cette réalité brutale revient me torturer et dissiper mes songes. Je rêvais d'une autre époque, d'une civilisation et de son histoire mouvementée, avec le fantasme d'un progrès scientifique comme moyen de contrôler la destinée humaine. Amer désillusion, le futur je le vois devant moi, personne n'est épargné, et tout le monde est coupable. Je ne sais plus rien et je ne crois plus en rien. Mes yeux me montre l'impensable et mon cerveau refuse toujours d'y croire.


Les lois humaines ne peuvent plus nous aider maintenant. Il n'y a plus rien pour nous protéger de nos égarements. Je ne sais pas comment nous allons survivre sur une planète dévastée. Il existe peut-être des îlots préservés de la haine où l'humanité pourra renaître de ses cendres. Est-ce que cela en vaut la peine ? J'ai vu ce mal ronger le cœur de l'Homme et tout détruire. Peut-être que dans un futur lointain, on se souviendra de cet instant, et qu'il constituera un nouveau point départ.


Je doute de tout maintenant, je n'ai plus aucune espérance dans l'intelligence humaine et sa capacité à nous préserver de nos démons intérieurs. Je crains que l'avenir ne soit à reconstruire à partir de zéro.


Au cours des siècles, on a tous appris à avoir peur de la guerre, à la craindre, à la faire quand c'était une obligation, et même à soutenir l'effort de guerre pour des raisons idéologies et des objectifs nauséabonds. On a tous appris à vivre avec la guerre, à l'entretenir comme un moyen de puissance et comme une source de profits. On a tous cru que l'on pouvait contrôler la guerre, qu’elle ne nous échapperait jamais, qu'elle n'était que le bras armé de nos ambitions. Nous avions tort hélas, personne ne pourra dire que nous ne savions pas, personne ne pourra dire que nous n'avons pas été prévenus. Il est trop tard maintenant, un grand malheur nous a frappé, un drame que nous avons tous vu s’aggraver, une catastrophe que nous n’avons pas su empêcher.


Nous sommes tous maudits, condamnés par notre orgueil démesuré et notre stupidité sans limite. Nous aurions dû interdire la dévastation totale pendant qu'il en était encore temps, au lieu de la laisser proliférer sans rien faire. Elle s'est propagée comme une maladie incurable, elle nous a dominé pour finalement nous submerger de sa propre vérité. L'Homme est si peu de chose, rien qu'une étincelle de vie qui se consume pour avoir cru dompter le feu. Nous sommes encore des Hommes préhistoriques enfermés dans des cavernes, et rêvant d'un avenir de puissance.


Je fais encore le même rêve où tout s'écroule autour de moi. Je suis hanté par ce même cauchemar. La nuit et le jour semblables en apparence, je suis effondré en moi-même, désorienté, sans repères viables, toutes illusions évanouies, traumatisé à jamais. Je n'arrive plus à vivre comme un être humain, le retour au réel est si cruel. Je ne sais plus où aller, tout est ravagé, et les quelques îlots qui maintiennent l’espoir sont surpeuplés. Que faire ? Quitter cet enfer du chaos et du silence pour un autre enfer inconnu, celui de la détresse et des mourants. Il est évident que la folie continue d'infecter les esprits au point de persuader les survivants que la violence reste légitime. Tragique certitude qui mène encore au désastre, à quoi bon survivre si c'est pour retrouver les mêmes délires qui mènent au néant. Je ne veux plus parler avec ces fous qui pensent encore à la guerre. Je préfère rester dans un rêve qui s'effondre sans cesse.


Qui sera le juge des Hommes ? Comment mettre des mots à cette horreur qui détruit même l'Histoire et les souvenirs des pires calamités. Faut-il encore un juge pour décréter l'interdiction d'une telle abomination ? Un tel juge ne peut exister car nous avons atteint un summum qui ne pourra plus jamais survenir. Jamais nous n'aurons la possibilité de nous faire pardonner, puisque nous sommes devenus des animaux sauvages sans conscience. Il ne reste que les fragments de ce qui a été vivant, cendres des corps carbonisés, carcasses des technologies détruites, vestiges d'une civilisation abandonnée, et les cris inhumains qui percent le silence nocturne. Le ciel est devenu noir et il pleut continuellement des larmes de désespoir.


Il est tellement plus facile de détruire que de créer, il est tellement plus facile d'exterminer que d'entretenir la vie. Parvenir au néant est si simple, construire un avenir est si difficile. Quand je pense à tous les efforts, le combat de chaque instant pour la vie, cet effort immense que l'on pensait naturel mais qui tient du miracle. Quelle est donc cette facilité qui l’a emporté sur le bon sens ? La vérité  implacable ne peut plus être cachée. Nous nous sommes égarés dans nos propres contradictions. La vie n'est plus acquise et peut disparaître à chaque instant. La dévastation règne maintenant, rien ne semble arrêter notre immense infortune. Pour tous ces moments d'espérance, pour tous ces rêves d'un futur, il faut accomplir une prouesse inimaginable pour s'extirper de ce trou béant, l'immense cratère de l'explosion d'une bombe.